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Claire d'Assise. Féminité et spiritualité
Reviewed by: Louise Melançon
Le huitième centenaire de la naissance de Claire d'Assise, en 1994, a donné lieu à des colloques et à des publications qui témoignent d'un intérêt marqué pour cette figure religieuse féminine du 13e siècle, autrement que cachée derrière le bien connu et aimé, François. D'un colloque organisé par la Faculté de théologie de Montréal est sortie cette publication qui a le mérite d'avoir traité de manière explicite de la « féminité » d'une grande figure spirituelle. Neuf auteurs et auteures ont apporté des contributions diversifiées qui donnent une valeur importante à cette publication. Leurs textes sont encadrés par une présentation de Jean-Marc Charron et une conclusion de Marco Bertoli. Bien que l'ouvrage ne soit pas organisé en chapitres, je le présenterai autour de trois catégories. En premier lieu, il y a des études historiques de l'époque immédiate de Claire d'Assise; ensuite, viennent des présentations d'ordre historique aussi, mais portant sur des questions particulières ou des périodes ultérieures; et enfin, suivent quelques thématiques plus actualisées.
l. Marco Bartoli, le premier (11-26), discute des sources en tant qu'elles permettent une vision neuve de la sainte. Il les établit d'abord : la Règle, qui est la première règle écrite par une femme pour des femmes, et d'autres écrits de Claire, peu nombreux, qui ne donnent pas vraiment de renseignements sur sa vie personnelle; les écrits de François à Claire; les Actes de canonisation; les sources hagiographiques, et les sources juridiques (ce qui concerne l'« Ordre de Saint-Damien »). Puis il donne une méthode de lecture, méthode comparative qui consiste à lire, par exemple, les Actes du procès de canonisation en parallèle avec l'écrit plus légendaire de Thomas de Celano. Et Bartoli de terminer en ouvrant de nouvelles perspectives historiques, comme de lire François d'Assise à partir de Claire plutôt qu'à l'inverse. Ensuite, Denise Angers (27-47) présente un texte fort éclairant sur « les mouvements religieux féminins » du temps de Claire où apparaît une efflorescence des expériences monastiques ou mystiques chez les femmes qui aurait en même temps produit une démocratisation de la vie monastique. Une présence importante des femmes dans les mouvements hérétiques est aussi mise en perspective. Est aussi mis en évidence le fait que, sauf dans le cas de Claire, les Règles des monastère féminins sont celles des hommes, comme la Règle bénédictine. L'historien David Flood, à son tour (49-64), nous séduit en situant la manière dont Claire a assuré son Ordre du « privilège de pauvreté » : elle a demandé de ne pas appartenir à Assise, mais à Saint-Damien, c.a.d. à ce territoire déterminé par François, dès les débuts de sa conversion.
2. Dans un deuxième temps, Pierre Brunette (65-107) ouvre des études plus particulières en apportant un traitement fascinant de la relation de Claire et François d'Assise, à partir des sources, et de manière chronologique : il en ressort que ces deux figures de sainteté sont complémentaires et différentes, et que leur relation est passée d'un partage à une plus grande distance, comme deux amis spirituels et autonomes. Pour sa part, Claire Bissonnette nous fait entrer (109-139) dans la spiritualité de Claire, pour nous montrer comment sa « féminité » apparaît : surtout dans des références à des modèles féminins de sainteté; mais l'auteure propose aussi la vision chez Claire d'une mission propre à la femme, autour d'une sollicitude et d'une intériorité propres. Suit une étude remarquable de Pierre Boglioni (141-184) sur les miracles de Claire, une analyse historique bien située dans le cadre de la culture du temps, présentée autour de quatre points de vue, celui de l'idéologie officielle, des témoins du procès, des fidèles ordinaires et de Thomas de Celano : il en ressort que la réalité de Claire, dans sa pratique de bienfaisance quotidienne et maternelle, est loin des autres visions présentées. Paul Lachance (185-204) nous fait connaître un moment de tradition vivante des « clarisses », au cours du 15e siècle, avec un personnage peu connu, Battista da Varano, qui a repris la suite du Crucifié, et des épousailles mystiques, dans son contexte familial et social.
3. Finalement, deux textes proposent une lecture plus actualisée : celui de Marie-Andrée Roy (205-225) prend le point de vue féministe concernant le rapport des femmes au christianisme pour mettre en lumière : la marginalisation de Claire dans l'histoire de la spiritualité, le fait qu'elle était mise dans l'ombre de François, qu'elle a pris son essor après la mort de François... Sa lecture féministe matérialiste lui permet de présenter Claire dans le contexte patriarcal de son époque, tout en dessinant une figure positive de Claire, comme femme radicale, à la spiritualité amoureuse, et comme leader. Jean-Claude Breton, de son côté, apporte une réflexion sur l'intérêt pour aujourd'hui du projet contemplatif de Claire, à savoir que la clôture n'est pas absolument nécessaire, et que la contemplation s'ouvre sur un engagement en fonction des besoins du milieu.
En conclusion, Marco Bartoli, en traçant de Claire un portrait qui emporte facilement notre adhésion, met en lumière sa « compassion » ou le don de « sympathie » qu'elle a puisé dans l'Evangile. Nous rajoutons qu'il fallait que cette femme soit forte pour que, dans le contexte patriarcal du temps, elle obtienne le « privilège de pauvreté » qui lui donnait une autonomie sans précédent, et la grande maturité affective qui a soutenu son expérience de relation avec François et les « frères », en termes de service et d'affection mutuels. Un livre pour qui est intéressé aux études sur les femmes, à la spiritualité, comme à l'histoire du Moyen-Âge.